Arguments éthiques en faveur de la liberté thérapeutique

Un problème au seuil du problème…
Ce n'est qu'avec circonspection et prudence que le
philosophe éthicien peut s'aventurer sur un terrain aussi chargé que celui des questions liées à la drogue, et ce pour au moins deux raisons. D'une part, puisqu'il est éthicien, il n'est pas clinicien, et sa parole est pour ainsi dire délestée du poids de l'action et de l'expérience, de même que ses réflexions sont dégagées du poids de la décision à prendre. Cela l'oblige en tout état de cause à une absolue modestie, cela l'oblige aussi à ne jamais perdre de vue que son éventuelle contribution ne peut valoir que comme un point de vue possible au sein d'un champ argumentatif qui en comprend nécessairement beaucoup d'autres. Mais une deuxième raison, plus profonde, engage à l'extrême prudence. C'est qu'il est extrêmement difficile, même pour l'éthicien supposé professionnel, d'identifier ce qu'est ou ce que sont exactement le ou les problèmes éthiques spécifiquement liés aux toxico-dépendances. En d'autres termes, on se trouve en difficulté au moment même où l'on pose le problème. Par exemple, on peut classiquement définir la problématique éthique liée à la drogue — comme le fait un article du tout récent Dictionnaire de philosophie morale , aux PUF — comme étant constitué par un conflit d'intérêts entre les trois sommets d'un triangle dont l'un représenterait la liberté individuelle, le deuxième le maintien constitutionnellement garanti de l'ordre public par l'Etat et le troisième les impératifs de santé publique qui incombent à ce même Etat. C'est là, assurément, une manière suggestive de poser le problème, et elle correspond bien à nos intuitions de citoyens. Mais il me semble que toute suggestive qu'elle soit, cette élégante présentation d'une tension entre trois points de vue concurrents passe néanmoins à côté d'une des dimensions essentielle dans laquelle se noue le problème éthique lié à la drogue, à savoir la souffrance des sujets toxico-dépendants, non seulement la souffrance dont témoigne leur toxicomanie elle-même — ce à quoi les modèles psychanalytiques nous ont habitué à prêter attention —, mais encore la souffrance bien réelle qu'ils endurent à cause de leur toxicomanie telle qu'ils la vivent dans le présent — une dimension de la souffrance à laquelle les modèles psychanalytiques sont certainement plus sourds. En plaçant d'emblée le problème éthique lié à la drogue sous le signe d'un conflit de droits fondamentaux, comme on le fait classiquement, on perd d'entrée de jeu cette dimension concrète de la souffrance qui est pour ainsi dire le milieu où se joue la relation complexe entre la demande du sujet
toxicomane et la réponse thérapeutique possible du médecin. Si cette souffrance est le milieu de la relation patient-médecin, elle est aussi le lieu d'une problématique éthique que le droit ne peut, me semble-t-il, feindre d' ignorer. Et effectivement, c'est bien cette souffrance qui, à un titre ou à un autre, de près ou de loin, incite à tenter des expériences telles celles qui nous occupent aujourd'hui. Il y a ainsi un problème au seuil même du problème: en quels termes simplement identifier le problème éthique lié à la toxicomanie en général, à la prescription médicale d'héroïne en particulier?
Le salut, ou rien…
Je ne veux pas me dérober à cette question, mais je ne veux pas non plus me contenter de disserter sur de
rassurantes généralités. J'aimerais envisager le problème radicalement — c'est-à-dire à la racine —, et poser la question suivante: pourquoi l'absorption de drogues pose-t-elle des questions éthiques? La réponse est à la fois simple et lourde de conséquences: cette absorption pose des questions éthiques dans la mesure même où les drogues que l'on absorbe sont interdites. Cette réponse est simple, parce que d'une certaine manière, elle tombe sous le sens: si telle drogue n'était pas interdite, son
absorption ne poserait évidemment aucun problème moral, pas plus en tout cas que n'en pose a priori la relation à l'usage récréatif de tout autre substance, alcool ou nicotine. Mais cette réponse en apparence triviale est lourde de conséquences, dans la mesure même où elle renvoie inévitablement à la question suivante: pourquoi telle drogue est-elle interdite? En formulant la question dans cette simplicité, on se donne aussi la possibilité de fournir des réponses claires à cette même question.
Deux positions de principe…
On voit ainsi deux positions de principe s'affronter: la première dit en gros que telle
drogue est interdite parce qu'elle est un mal, la deuxième dit, tout aussi schématiquement, que la drogue est un mal parce qu'elle est interdite. La première — "la drogue est interdite parce qu'elle est un mal" — est apparemment la plus profonde, parce qu'elle se réfère implicitement à un ordre des choses secret, enfoui, à une frontière non dite mais bien réelle entre ce qui est bon d'un côté, ce qui est mal de l'autre; à un principe naturel sous-terrain qui ordonne le cours du monde, et dont on ne percevrait que les symptômes les plus apparents, sous la forme de ce que nous savons confusément être le bien ou le mal. Il adhère à cette vision des choses un quelque chose de théologique ou de métaphysique qui lui confère une sorte de dignité particulière. Ses défenseurs peuvent ainsi affirmer avec l'aplomb des grandes certitudes que puisque la drogue est un mal, il faut tout naturellement l'interdire;
l'ordre social se conformera ainsi à l'ordre naturel des choses. En réalité, je pense que contrairement à l'apparence, loin d'être profonde, cette vision des choses est très naïve, et procède d'une illusion projective dont sont coutumières les pensées théologiques. Il s'agit d'attribuer les caractéristiques du mal à une entité qu'on situe hors de soi; on explique alors le mal par le mal, un peu comme on explique le mal par le Diable, ou le pouvoir somnifère de l'opium par sa vertu dormitive... Autant dire qu'on n'explique rien, et qu'on baigne en pleine tautologie. L'autre
position — "la drogue est un mal parce qu'elle est interdite" — est à la fois beaucoup plus profonde et, me semble-t-il, plus proche de la réalité. Elle permettra aussi, ultimement, je crois, de dédramatiser le débat entre la répression, la maintenance sous méthadone ou la distribution d'héroïne. Pourquoi est-elle plus profonde? Parce qu'elle oblige à briser la tautologie indiquée à l'instant, et nous contraint à nous interroger sur les motifs réels qui poussent à l'interdiction de telle ou telle drogue. Si en soi aucune chose n'est mauvaise, il faut avoir des motifs, affirmés ou secrets, conscients ou inconscients, pour l'interdire. Si l'on admet en effet que la drogue n'est pas un mal en soi, qu'elle ne rassemble pas en elle les caractéristiques du "mal", si l'on admet donc qu'elle n'est pas intrinsèquement mauvaise, mauvaise par nature, mais au contraire qu'elle est toujours considérée comme mauvaise, c'est-à-dire relativement à certains buts ou à certaines valeurs, relativement à certaines visions de l'homme ou de la société, alors nous pouvons nous interroger librement sur le pourquoi de telles interdictions: qu'est-ce qui, fondamentalement, les motive? Quelle est leur raison d'être? Leur bien-fondé?
L'une est tolérée, l'autre pas…
On imagine aisément qu'il n'y a pas de réponse simple ni univoque à ce genre de questions. Ce n'est toutefois pas une raison pour ne pas tenter une hypothèse. On ne peut ainsi pas ne pas être frappé par la différence de traitement, sous nos latitudes, entre l'alcool et ce qu'on appelle communément les drogues. Pour justifier l'extrême
tolérance dont jouit la consommation d'
alcool par rapport à celle de la drogue — alors même que les statisticiens montrent
lire plus