L'alcool lie, la drogue délie, dit-on…
L'hypothèse, la voici — et c'est elle qui me mettra sur les rails de ma thèse elle-même: si la drogue a réussi à rassembler contre elle un consensus encore tenace dans la population, c'est que dans une société comme la nôtre, fondée réellement sur l'échange et le commerce entre les individus, et fondée symboliquement sur le contrat social, qui fondamentalement suppose la communication entre égaux — communication économique sous forme de l'échange marchand, communication politique sous forme de participation à la formation de la volonté politique, ou communication sociale sous forme d'interactions directes entre membres d'une même société; dans une telle société donc, pour qui la communication entre cosociétaires a une valeur absolument fondatrice, la drogue représente la menace suprême, c'est-à-dire la dissolution du lien social et de sa valeur fondatrice, la communication. Alors que l'alcool est perçu comme désinhibiteur et en cela fondamentalement tourné vers autrui, favorisant donc la socialité, la drogue signifie rupture du lien social et menace pour la communication sous toutes ses formes. Alors que l'alcool lie, la drogue délie — telle est en tout cas la perception qu'on en a, fort éloignée évidemment, comme il se doit dans un système de représentations sociales, de la réalité de l'alcoolisme par exemple. Mais ce qui importe ici, ce n'est précisément pas la réalité, mais la représentation sociale (qui est bien souvent un déni de réalité), et la manière dont elle se traduit juridiquement. C'est à cause de cette différence de perception dans les dangerosités respectives de l'alcool et des drogues que le législateur peut faire valoir, en toute sérénité, pour l'alcool, une distinction entre usage, abus et dépendance, distinction que l'on se refuse obstinément d'appliquer aux drogues. Cette sérénité n'est pas de mise pour les drogues, parce que leur usage est censé inévitablement conduire à l'abus: la menace permanente, diffuse et obsédante, est celle de l'inévitable dépendance pathologique. On évacue par là, contre l'évidence des faits, tous ces cas de consommateurs (y compris d'héroïne) ni dépendants, ni marginalisés. Mais on peut comprendre pourquoi la drogue apparaît ainsi comme une pente glissante, une pente très raide et très glissante: dans une société ultimement fondée sur la communication entre les personnes, l'échange des marchandises, la circulation des informations, dans une telle société donc, le repli sur soi et la fusion (l'inverse même de la communication!) avec un produit dont on devient présomptivement toujours l'esclave représente l'intolérable même, une sorte d'image en négatif de soi-même — la figure même du mal. Cette distinction latente, mais bien réelle, entre un produit — l'alcool — qui et fondamentalement conforme aux principes réels et symboliques sur lesquels repose notre société, puisqu'il est censé favoriser la communication, et un autre — la drogue — qui, secrètement, menace ces mêmes principes, cette distinction est au centre me semble-t-il des hantises irrationnelles qui se cristallisent autour de la drogue. On en trouve peut-être une confirmation indirecte lorsque l'on constate aujourd'hui la large diffusion des psychotropes en tout genre, et en particulier de ce que l'on appelle les "antalgiques de l'humeur", tel le fameux Prozac, anti-dépresseur apparemment sans danger pour soi ou pour autrui. Là encore, dans une société où l'inhibition, l'absence d'assurance sous toutes ses formes est un obstacle à l'intégration sociale, l'apparition d'un tel produit désinhibiteur apparemment dépourvu d'effets secondaires est une véritable aubaine sociale; elle accomplirait le rêve d'une société fluidifiée, communicationnelle et ouateuse, où chacun serait protégé contre les duretés d'une réalité sociale qui a, précisément, si peu su réaliser la promesse de transparence et de communication qui pourtant la fonde. De tels antalgiques de l'humeur accompliraient le rêve de cette société, en permettant de supporter la réalité qui, justement, dément ce rêve jour après jour; mais à la différence des drogues dont nous parlons, ils le font, si l'on ose dire, en caressant la société dans le sens du poil, ce qui explique que nul ne songe à les interdire, en tout cas pour des raisons morales...Les fétichistes de la loi…
De tels aperçus nécessitent bien sûr confirmation empirique, attestation historique et nuances conceptuelles. Mais quelles que soient les modulations que l'on apporte à ce point de vue, elles devraient à mon sens toutes mettre en évidence ceci: l'interdiction qui pèse sur tel ou tel produit est toujours une construction sociale, et à ce titre puissamment, mais le plus souvent secrètement, motivé par les représentations les plus profondes que l'on a de la société, de ce qu'elle est et surtout de ce que l'on voudrait qu'elle soit. L'interdit, tout interdit en général, est une construction sociale qui révèle en creux, par la négative, l'imaginaire sur lequel repose la société. Face à cela, les fétichistes de la loi tiennent au contraire que toute prohibition a un fondement naturel, en l'occurrence le mal intrinsèque que représente la drogue. Le fétichisme, c'est cela: prendre pour naturel ce qui est au contraire le fruit d'une élaboration sociale, prendre pour naturellement donné ce qui est au contraire le résultat d'une construction historique et culturelle. Que l'interdit soit une construction sociale, on en a la preuve éclatante lorsque l'on apprend que d'un point de vue pharmacologique, héroïne et morphine sont des produits identiques. On accordera que c'est là une vérité qui ne court pas les rues, tant il est vrai qu'au niveau des représentations du sens commun, la morphine est associée à l'apaisement de la douleur, et se trouve donc de ce point de vue, dans le contexte de son usage médical, connotée positivement, alors que l'héroïne est, elle, associée à la criminalité, à la marginalité et à la déchéance sociale. Comment ne pas conclure que la frontière entre le licite et l'illicite, l'acceptable et l'inacceptable, est une invention de la société qui, au gré de ses intérêts et aspirations, secrètes ou non, stigmatise un produit, et valorise l'autre? On sait par exemple qu'en Angleterre, l'héroïne reste un opiacé légal dans son usage thérapeutique... Quand on dit donc, à mon sens à juste titre, que telle drogue est un mal parce qu'elle est interdite, — et non l'inverse —, c'est fondamentalement cela qu'on veut dire: ce n'est pas le produit en lui-même qui est un mal, on le constitue en mal au contraire, et ce au gré des représentations, conscientes ou inconscientes, que l'on a de soi-même, tant individuelles que collectives. En ce sens, la prohibition a une signification fondamentalement auto-justificatrice: en prohibant ce qui menace l'image d'elle-même, la collectivité renforce ou croit renforcer cette image.(reproduit avec la permission écrite de:http://www.drop-in.ch)


