Les déficits de traitement des sons du langage, au cœur de la dyslexie
Le décodage nécessite l'utilisation des correspondances entre graphèmes et phonèmes et donc la maîtrise de traitements dits phonologiques. Or on a pendant longtemps considéré que la dyslexie était plutôt due à un déficit visuel, les dyslexiques confondant, par exemple, "b" et "d". Cette idée - encore très populaire - a été clairement rejetée (voir encadré 3). Par contre les travaux récents indiquent clairement que les dyslexiques ont un déficit phonologique. Ainsi, quand ils lisent, ils n'arrivent pas à décoder correctement et rapidement les mots écrits, surtout quand ils sont nouveaux. Ce déficit apparaît même quand on les compare à des enfants plus jeunes, mais de même niveau global de lecture, ce qui signale qu'il ne s'agit pas simplement d'un retard d'apprentissage(4).Ce déficit se manifeste toutefois plus ou moins fortement en fonction de la transparence de l'orthographe. Ainsi, quand ils doivent lire des mots nouveaux, le déficit des dyslexiques anglais apparaît plus marqué que celui des français, qui ont un même un déficit plus marqué que celui des italiens(6). On pourrait conclure de ces résultats que la dyslexie est simplement due à un facteur culturel. Ce n'est pas le cas comme le montrent les données d'imagerie cérébrale recueillies : en effet, les mêmes zones sont sous-activées chez tous les dyslexiques, quelle que soit leur langue. Cela permet de penser que le déficit du décodage pourrait avoir une même origine : une déficience du système d'analyse des sons de la parole.
Pour utiliser les relations entre graphèmes et phonèmes, il faut, en effet, comprendre que, par exemple, "car" comporte trois phonèmes différents. Or, à l'intérieur d'une syllabe, les phonèmes sont prononcés en un seul bloc (c'est ce qu'on appelle la co-articulation). Pour vérifier si les dyslexiques ont des difficultés d'analyse phonémique, on leur demande de compter le nombre de sons différents qu'ils entendent dans /kib/ ou dans /krib/, ou encore de "manger" le premier son de l'un de ces mots. De fait, ils ne réussissent généralement pas à bien faire ce type de tâche. De plus, les résultats d'études dans lesquelles on a suivi les mêmes enfants avant et après l'apprentissage de la lecture indiquent que, avant cet apprentissage, les futurs dyslexiques se différencient des futurs bons lecteurs principalement par leurs capacités d'analyse phonémique. Cette capacité serait donc un prédicteur de l'apprentissage de la lecture. Il est également important de noter que c'est l'analyse des sons du langage qui est spécifiquement déficiente chez les dyslexiques : par exemple, ils n'ont pas de difficultés quand on leur demande de reproduire sur un xylophone les deux dernières notes d'une mélodie de trois notes(3).
Pour mettre en relation les graphèmes avec les phonèmes correspondants, il faut non seulement être capable de trouver les phonèmes dans les mots, il faut aussi bien les classer par catégorie. Or les sons de la parole sont regroupés en catégories phonémiques qui résultent d'un découpage abrupt du signal sonore, une vraie frontière propre à chaque langue. C'est ce qui nous permet de différencier, par exemple, "don" de "ton" et de "bon" et donc de comprendre et de produire tous les mots possibles d'une langue à partir d'environ 40 phonèmes bien définis. Ainsi, l'auditeur français ne perçoit généralement pas certaines différences acoustiques inutiles pour traiter sa langue, par exemple, 20 millisecondes en plus de vibration des cordes vocales, utiles dans d'autres langues pour distinguer deux "t", qui permettent d'opposer deux mots différents. Par contre, il entend des différences semblables qui séparent des sons situés de part et d'autre d'une frontière utile pour lui, celle qui sépare, par exemple, /t/ de /d/ en français. Il a été montré qu'un déficit à ce niveau, même léger, peut avoir des répercutions importantes sur l'apprentissage de la lecture7. En effet, il est difficile d'associer un graphème précis à des phonèmes flous, ce qui est le cas, par exemple, si un enfant français distingue deux /t/ différents ou s'il confond /t/ et /k/. C'est à une difficulté de même nature que sont confrontés les apprenti-lecteurs quand ils rencontrent des graphèmes différents (par exemple, "c", "ch", "q", "qu", "k"), qui peuvent tous se prononcer de la même façon.
La réussite, ou l'échec, de l'apprentissage de la lecture dépendrait donc de la force des associations qui vont se créer entre graphèmes et phonèmes, en fonction de la langue et de la qualité des catégories phonémiques de l'apprenant lecteur. Ce point est essentiel. Il permet d'expliquer pourquoi les enfants espagnols apprennent plus vite à lire que les petits français qui eux-mêmes apprennent plus vite que les petits anglais. Il permet également de comprendre le retard de l'écriture sur la lecture, conséquence de l'asymétrie des relations graphème-phonème et phonème-graphème, les premières étant plus régulières que les secondes (voir encadré 1). Il permet aussi de rendre compte du fait qu'on trouve des dyslexiques, même en espagnol. En effet, l'enfant qui apprend à lire dans une écriture alphabétique - quelle qu'elle soit - et qui ne s'est pas construit des catégories précises pour chacun des phonèmes de sa langue, va difficilement pouvoir relier les graphèmes aux phonèmes correspondants, ce qui semble être le cas des dyslexiques. La dyslexie pourrait donc principalement provenir d'un déficit du système de traitement des sons de la parole. La sévérité des difficultés de lecture dépendrait de l'ampleur de ce déficit et les différentes manifestations relèveraient de facteurs environnementaux : leur langue maternelle, leur milieu socioculturel et les rééducations dont ils ont pu bénéficier ; elles dépendraient aussi des stratégies de compensation qu'ils ont pu mettre en place.
La place centrale du système de traitement des sons de la parole dans l'explication de la réussite et de l'échec de l'apprentissage de la lecture peut être due au fait que les bases neuronales permettant de traiter le langage écrit se sont mises en place, dans l'histoire de l'humanité comme dans celle du petit d'homme, après celles utilisées pour traiter le langage oral. Il n'est donc pas surprenant que l'enfant s'appuie d'abord sur ce qu'il connaît - son langage oral - pour apprendre à lire, ce d'autant plus que le recours au décodage est peu coûteux pour la mémoire : il suffit en effet de mémoriser un nombre limité d'association régulières entre graphèmes et phonèmes, plus quelques exceptions, pour lire. Et même quand l'écriture permet de s'appuyer sur une procédure globale (très coûteuse pour la mémoire), comme en chinois ou en japonais, on utilise pour l'apprentissage de la lecture une écriture alphabétique ou syllabique, qui rend possible l'utilisation d'une procédure analytique, les signes logographiques n'étant introduits que très progressivement.
(reproduit avec la permission écrite de:http://www.coridys.asso.fr/)


