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Entrevue avec Ellis Rubinstein (2e partie) 

Canada 

Éditeur de la prestigieuse revue Science. Ellis Rubinstein est un personnage-clé du monde scientifique international. Pour Cybersciences, il a accepté de prendre sa boule de cristal et de jeter un regard sur la science de demain.

Cybersciences : Quels sont les champs de recherche qui bouleverseront le plus les 30 prochaines années?

Ellis Rubinstein : Je suis un peu mal à l'aise avec ces prédictions à long terme! La recherche scientifique avance à un tel rythme et prend parfois des tournures si inattendue qu'il est impossible de savoir où tout cela nous mènera...

C. : D'ici à cinq ans, alors?

E.R. : Je crois qu'il y a trois domaines qu'il faut surveiller de très près. Le premier d'entre eux, la génomique, est un champ de recherche très dynamique. Après avoir établi la séquence entière du génome humain, la prochaine frontière consistera à étudier les polymorphismes - c'est-à-dire identifier la structure et la fonction de chaque partie de gène. Dans l'industrie pharmaceutique, la recherche est déjà amorcée dans le but de créer des médicaments faits sur mesure pour chaque individu. Ce champ d'activité nous amène à des questions éthiques à faire dresser les cheveux sur la tête mais, à mon avis, les promesses qu'il laisse entrevoir sont tellement grandes qu'elles seront développées malgré les peurs et les doutes qui en découlent. Après cette étape, viendra celle du génie génétique sur les humains, ce qui est encore plus inquiétant mais en même temps encore plus prometteur.

Ensuite, il y a la nanotechnologie qui en est encore, selon moi, à ses premiers balbutiements. Les nano-senseurs vont révolutionner les processus industriels et avoir des applications inimaginables dans le maintien de la santé humaine. Les nano-machines succéderont aux nano-senseurs. Seuls les auteurs de science-fiction sont bien placés pour pontifier sur les impacts possibles de ces découvertes! Mais leurs rêves pourraient bien devenir la réalité de demain...

Dans le domaine des communications, le réseau qui reliera tous les êtres humains de la planète de façon incroyablement intime et efficace achèvera d'être mis sur pied. Prenons simplement l'exemple d'une de nos expériences en Chine : nous avons conclu une entente avec un groupe de prestigieuses institutions chinoises qui permettra à chaque scientifique chinois membre de ces organisations d'avoir accès à l'intégrité de chaque édition du magazine Science sur internet, dès sa publication. Depuis 117 ans, la seule façon pour un scientifique chinois de mettre la main sur le magazine était d'attendre qu'une copie soit disponible à la bibliothèque la plus proche, parfois située à plusieurs centaines de kilomètres! Même récemment, seulement 600 exemplaires de Science étaient distribués en Chine, dans un pays capable de produire des milliers et des milliers de brillants chercheurs! Grâce à la phénoménale percée du web, chaque chercheur chinois peut maintenant lire notre magazine de son bureau ou de sa maison et, en plus, avoir accès à une vaste librairie virtuelle! Quelle révolution!

C. : Y a-t-il des aspects de la science qui vous font peur?

E.R. : La science du crime sera toujours de plus en plus sophistiquée et la course aux armements entre les forces de l'ordre et de la paix et les forces de la haine et de la destruction ne pourra que connaître une escalade. Je pense à la possibilité de fabriquer et de répandre des armes biologiques, comme l'anthrax, qui, à plusieurs aspects, est encore plus dérangeante que l'éventualité du terrorisme nucléaire.

C. : Que répondriez-vous à John Horgan, l'auteur de " The End of Science ", qui prétend que nous avons déjà des réponses cohérentes et significatives aux questions les plus fondamentales de la science et qu'on ne fait aujourd'hui qu'accumuler des détails dans un cadre déjà établi? En d'autres termes, la science a-t-elle atteint ses limites?

E.R. : John Horgan, que je connais et aime bien, a reçu beaucoup trop d'attention médiatique pour sa provocante et discutable sortie. Je crois bien sûr qu'il est bon de stimuler la réflexion sur la science, même par une notion fallacieuse et même si la diffusion d'une fausse notion peut entraîner des dommages collatéraux! Je crois en l'utilité de stimuler le discours scientifique parce qu'en bout de ligne, attirer l'attention du public sur ces questions améliore la culture scientifique. Par contre, je suis personnellement fatigué du débat lancé par Horgan. Il suffit de regarder les percées scientifiques des dernières années pour voir que cette thèse n'est pas très solide!

C. : Quelle est votre plus grande préoccupation ces jours-ci?

E.R. : Faire progresser la "dispersion" de l'information scientifique grâce aux nouveaux outils disponibles sur internet. Rendre la science accessible au grand public et, de ce fait, reprendre un peu de contrôle des mains des grands prêtres de la médecine.

C. : Quelle est la mission de Science à l'orée du prochain siècle?

E.R. : De continuer à disséminer une information scientifique de très haute qualité dans tous les domaines de la science; de transmettre cette information le plus largement possible; de fournir de nouveaux outils, capables de discriminer entre l'important et le moins important afin de contrecarrer l'avalanche d'information dont nous sommes l'objet; de trouver de nouveaux moyens de rendre accessible à un large public l'information la plus importante; d'offrir notre aide à ceux qui voudrait utiliser le contenu de notre revue pour rehausser la qualité de l'éducation scientifique aux États-Unis et ailleurs; et enfin, d'utiliser nos ressources pour rapprocher les scientifiques - et les gens - du monde entier.

 

Anne-Marie Simard 


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